Le chien épouvantail
Il était une fois, en bordure d'une ferme fertile où les épis dorés ondulaient au vent, vivait un chien grincheux. Ce chien au pelage doré restait couché à l'ombre toute la journée et prenait un grand plaisir à se pavaner devant tout ce qui l'entourait. Au milieu de la ferme se dressait une immense mangeoire remplie de foin frais et parfumé, pour que les bœufs et les chevaux fatigués se restaurent. Pourtant ce chien grincheux, bien qu'il ne mangeât pas de foin lui-même, avait pris l'habitude d'aller chaque matin s'installer en plein milieu de cette mangeoire. Même les petites bestioles alentour ne parvenaient pas à comprendre son orgueil déplacé et son avidité insensée. Par un chaud après-midi d'été, alors que le soleil brûlait au zénith comme une braise, le vieux bœuf qui revenait du champ s'approcha de la mangeoire à pas lourds.
Épuisé d'avoir tiré la charrue depuis le matin, il avait rêvé de se remplir le ventre d'une bouchée de foin doux et de se reposer. Mais au moment où il tendit la tête vers la mangeoire, le chien pelotonné sur le foin se redressa soudain et se mit à gronder d'un air menaçant. Montrant ses dents acérées, il cria avec colère : "Éloigne-toi d'ici, ce tas de foin bien chaud n'appartient qu'à moi !" Le grand bœuf soupira d'étonnement et demanda : "Mais mon ami, tu ne manges pas d'herbe, pourquoi me barres-tu l'accès à ma nourriture ?" Mais le chien, qui ne cédait rien de son orgueil, redressa le cou et répondit : "Que je mange ou non ne te regarde pas du tout !" Envier aux autres une part qui ne lui servait à rien était devenu l'unique amusement de cet animal orgueilleux.
Les autres animaux de la ferme s'étaient rassemblés, impuissants, et observaient avec tristesse l'attitude illogique et dure du chien. À cet instant précis, le sage coq de la ferme se percha sur une haute clôture et s'écria de sa voix puissante. "Quelle grande sottise que de s'emparer d'un bien qui ne te sert à rien, uniquement pour que les autres n'en profitent pas !", dit-il. Honteux devant ces paroles justes, le propriétaire de la ferme intervint, gronda le chien et l'écarta de la mangeoire. Tandis que le vieux bœuf accédait enfin à son foin frais, le chien envieux dut se retirer, tout penaud, dans sa niche. Ceux qui refusent aux autres ce qui ne leur sert à rien, seulement pour leur nuire, finissent condamnés à la solitude. Il ne mange pas lui-même et ne laisse pas manger les autres.