L'âne privilégié, le renard et le loup
Il y a bien longtemps, au bord d'une vieille forêt où coulaient à grand bruit des eaux fraîches, vivait un âne très orgueilleux. Comme cet âne travaillait au service particulier du palais, il se tenait toujours pour supérieur à toutes les autres créatures de la forêt. Par un après-midi tiède, alors que le soleil filtrait entre les feuilles, il rencontra sur un sentier écarté un renard rusé et un loup affamé. Le loup, qui croyait qu'il avait vu une proie appétissante, voulut s'élancer aussitôt en avant à pas impatients. Mais le renard intelligent, voyant la selle brodée de fil d'or sur le dos de l'âne, s'arrêta avec méfiance et saisit le bras de son compagnon. Le renard rusé chuchota que cet animal fastueux pouvait posséder une immunité particulière accordée par la couronne. L'âne, sans se troubler du tout, leva la tête d'un air hautain et se mit à parler d'un ton calme.
"Je suis un membre très privilégié de la cour qui se trouve sous la protection personnelle du souverain", dit-il. "Le décret royal qui vous interdit de me faire du mal est gravé avec soin sous mon fer arrière droit", ajouta-t-il. Le loup, qui était aveuglé par la faim, ne tint pas compte de cet obstacle légal et déclara qu'il voulait lire le décret de ses propres yeux. Le renard, lui, n'abandonna pas la prudence et préféra rester en arrière et observer les événements d'une distance sûre. Le loup s'approcha avec une grande curiosité derrière l'âne et pencha la tête vers le bas pour pouvoir voir l'écriture. L'âne, juste au moment qu'il guettait, rassembla toute sa force et lança une ruade violente. Le coup lourd atteignit la mâchoire du loup avec un grand bruit.
Le loup étourdi bondit en l'air avec un cri plein de douleur et roula parmi les buissons épais tout près. Le renard, qui regardait avec effroi la scène terrible, serra la queue et s'enfuit de là sans même regarder derrière lui. L'âne, qui fut sauvé grâce à son intelligence et à sa sérénité, poursuivit son chemin à pas orgueilleux. Le loup, dont la mâchoire était brisée, ne put comprendre qu'il n'y avait aucune écriture sur les fers que lorsqu'il était trop tard. Ainsi il dut payer très cher le prix de son ignorance et de sa hâte. Ceux qui agissent sans réfléchir comprennent la grandeur du danger qu'ils rencontrent seulement après avoir subi un dommage. Qui tombe par sa propre faute ne pleure pas.